Note pour les chevaux âgés

Même si les conditions de vie que nous offrons à nos chevaux sont très éloignées de leur vie naturelle, il est cependant possible de contribuer à leur bien-être, tant physique et biologique qu’émotif. Les principes qui guident cette démarche s’appuient sur les travaux des éthologues scientifiques dont les observations et les expériences permettent de connaître de mieux en mieux les chevaux, leur mode de vie, leurs comportements, leurs perceptions et l’expression de leur bien-être/mal-être.

Définition du bien-être

Le bien-être animal est habituellement défini par les scientifiques à partir des « cinq libertés » énoncées par le Farm Animal Welfare Council qui font aujourd’hui consensus dans la communauté scientifique.
Ces libertés indispensables sont définies ainsi :

  • Absences de lésions ou de maladies
  • Absences de stress climatique ou physique
  • Absence de faim, de soif et de malnutrition
  • Absence de peur
  • Liberté d’exprimer des comportements normaux (pour l’espèce)1.

L’OIE (World Organisation for Animal Health) a précisé cette définition du bien-être :

« On entend par bien-être la manière dont un animal évolue dans les conditions qui l’entourent. Le bien-être d’un animal est considéré comme satisfaisant si les critères suivants sont réunis : bon état de santé, confort suffisant, bon état nutritionnel, sécurité, possibilité d’expression du comportement naturel, absence de souffrances telles que douleur, peur ou détresse.
Le bien-être animal requiert prévention et traitement des maladies, protection appropriée, soins, alimentation adaptée, manipulations réalisées sans cruauté, abattage ou mise à mort effectués dans des conditions décentes ».

Besoins vitaux des chevaux

Pour appliquer ces définitions au bien-être des chevaux, encore faut-il connaître leurs besoins de vie, leurs conditions normales de vie. Pour les rappeler brièvement :

  • Le cheval est un animal mobile qui doit pouvoir se déplacer librement
  • Le cheval est un animal rythmé : 15-16h consacrer à l’alimentation en marchant, 5-6h au repos, 2-3h en veille, 2h en déplacement, le reste du temps étant consacré aux interactions sociales, à la reproduction, à la maintenance
  • Le cheval est un animal social qui vit en groupe et qui développe des relations privilégiées avec certains de ces congénères2.

Le piège le plus courant dans l’analyse que nous portons sur ce qui nous entoure est l’anthropomorphisme, c’est-à-dire l’attitude qui consiste à plaquer sur notre environnement nos perceptions, nos habitudes et nos sentiments humains, y compris sur nos chevaux.

En plus des éléments généraux de bien-être qui s’appliquent à tous les chevaux, y compris les chevaux âgés, nous retiendrons deux éléments qui viennent plus particulièrement contribuer au bien-être de ces chevaux âgés : l’attachement au domaine vital et les relations affines.

 

Application aux vieux chevaux

Les principes qui régissent le bien-être des chevaux âgés sont les mêmes que ceux qui régissent les autres chevaux.
Pourtant, nous leur appliquons nos pratiques sociales, avec beaucoup de bonne volonté mais sans tenir compte de leur bien-être : notre société a pris l’habitude d’isoler les personnes âgées dans des lieux de vie qui leur sont destinés, saisons de retraite, maisons collectives avec services à la personne voire hôpitaux spécialisés.
Notre regard spontané sur les chevaux âgés nous incitent à procéder de la même manière, en les sortant de leur lieu de vie habituelle pour les installer dans des lieux spécialisés pour les « vieux », de la même façon que nous pensons que les chevaux ont besoin d’être protégés de la pluie et des intempéries en étant enfermés dans des box, habillés avec des couvertures, chaussés de fers, etc.

Les propriétaires de chevaux âgés s’en séparent, bien souvent parce qu’ils ne peuvent plus les utiliser et que le coût de leur maintien dans leurs conditions de vie habituelles est trop élevé quand il s’agit d’acheter un autre cheval. Des associations se sont spécialisées dans l’accueil de ces chevaux devenus trop vieux pour satisfaire leurs cavaliers et l’habitude s’est prise de rassembler les vieux chevaux en dehors de leur lieu habituel de vie. Du coup, il est devenu socialement normal que les chevaux âgés soient déplacés vers d’autres lieux de vie que les humains pensent plus adaptés à leur âge, sans tenir compte de leurs besoins, de leur bien-être et de leur vie de cheval.

Les chevaux sont très attachés à leur domaine vital, c’est-à-dire à l’endroit dans lequel ils vivent habituellement. Même si les chevaux ne sont pas territoriaux – ils ne défendent pas leur lieu de vie et acceptent le passage d’autres espèces non menaçantes, ou même la cohabitation – cela ne les empêche pas de développer des habitudes de vie dans le lieu qu’ils fréquentent au quotidien et de s’y attacher, c’est-à-dire d’y vivre dans le confort et la confiance3. Cela est particulièrement vrai pour les chevaux âgés : ils se déplacent moins vite et moins bien, ils voient parfois moins bien, ils entendent moins bien et il est très rassurant pour eux de bien connaître l’espace dans lequel ils vivent. Le changement de lieu de vie peut être extrêmement angoissant : il leur faut trouver de nouveau repères spaciaux, développer de nouvelles habitudes de déplacement, de protection, de pâturage à un moment de leur vie où il leur est plus difficile de s’adapter aux changements.

Mélange de génération

Différentes générations de chevaux pour des liens sociaux améliorés

Les chevaux développent des relations « affines » (« amicales ») avec certains de leurs congénères et ils créent des attachements forts, concrétisés par la proximité du congénère « ami », les périodes de toilettage mutuel, la veille réciproque des moments de repos. Là encore, cela est particulièrement vrai pour les chevaux âgés et l’on voit, dans les groupes, « l’ami » du cheval âgé veiller sur les temps de repos, rester en proximité plus accrue, procéder au toilettage avec moins d’énergie qu’avec un cheval plus jeune, attendre le cheval âgé dans les déplacements du groupe, par exemple. Si, en situation naturelle, les chevaux âgés (comme les chevaux blessés) sont abandonnés par le troupeau parce qu’ils attirent les prédateurs, il semble que cela soit différent en situation domestique et le cheval âgé, même s’il est plus souvent isolé (plus loin du groupe) que les autres chevaux, n’est pas abandonné ni oublié par son/ses congénères-amis.

Observation du bien-être du cheval âgé

L’évaluation du bien-être du cheval âgé va s’effectuer de la même façon que celle des autres chevaux. On retiendra 7 indicateurs pour cette évaluation :

  • L’observation du répertoire comportemental par rapport au comportement naturel en notant les comportements présents ou absents
  • Le budget-temps par rapport au budget-temps naturel, c’est-à-dire combien de temps est consacré à chaque activité
  • Les postures : oreilles, encolure, orientation de la tête qui sont l’expression qualitative du comportement et qui peuvent révéler des problèmes biologiques
  • Les relations aux humains : l’émotivité, les réactions exacerbées, l’agressivité qui révèlent des troubles comportementaux
  • L’état physiologique et les indicateurs de santé : blessures, état du poil, etc.
  • Le type de travail, la position du cavalier, les consignes du moniteur. Si ce critère ne s’applique pas aux chevaux âgés qui ont arrêté le travail, il peut être intéressant de s’interroger sur le travail qu’ils ont fourni et ses conséquences sur leur bien-être4
  • Les comportements stéréotypés ou répétitifs, qui sont rares si les chevaux ont des conditions de vie proches de leurs conditions naturelles. Il convient cependant d’être attentif aux « faux-amis » que sont le jeu chez les chevaux adultes, le bâillement, la locomotion active et le mâchouillement qui sont souvent perçus spontanément comme des preuves de bien-être alors qu’ils sont peut-être des indicateurs de mal-être5.

C’est donc l’observation bien informée qui va d’abord constituer l’outil à partir duquel il est possible de porter un jugement sur la situation de bien-être/mal-être de tel ou tel cheval. Les critères vétérinaires pourront confirmer ou infirmer ces observations. Les a priori, les lieux communs, la tradition, le bon sens, la bonne volonté et l’habitude ne sont pas les amis des chevaux. Bien au contraire. Et on se méfiera de certains écrits, cousus de bonne volonté, mais à des années-lumière des besoins des chevaux, tout particulièrement en ce qui concerne les chevaux âgés.
On aura à coeur de s’informer auprès de ceux qui construisent, depuis déjà des années, les connaissancesnous permettant de mieux accompagner la vie de nos chevaux dans le respect des modes de vie de leur espèce et en pleine conscience des contraintes que leur impose la vie domestique dans laquelle ils évoluent pour notre seule satisfaction, au mépris de leur liberté.

 

Maryse Souchard
– DU en Ethologie du Cheval, Université de Rennes 1
– Comportementaliste équin Label SFECA

 


1 – Anne Brulé, Institut de l’élevage, « Evaluation du bien-être animal : exemples de différentes démarches », communication à la Journée d’information sur les actualités en éthologie équine, Le bien-être du cheval. Evaluation, perception, enjeux, Saumur, 9 avril 2015, par exemple.

2 – Martine Hausberger, « Mieux connaître le cheval pour mieux le gérer », Notes de cours, DU en Ethologie du cheval, Université de Rennes 1, 30 janvier 2013.
3 – On lira à ce sujet, par exemple, les travaux de Clémence Simple, Université de Rennes 1, « De l’homme et du cheval : interactions entre pratique et bien-être », communication à la Journée d’information sur les actualités en éthologie équine, op. cit., ainsi que sa thèse de doctorat Stress et bien-être chez le cheval : facteurs d’influence et liens avec la relation à l’homme, Université de Rennes 1, 2012
4 – Ce critère est un facteur de mal-être alors que les autres critères sont des indicateurs de bien-être/mal-être.
5 – Notes de cours du DU en Ethologie du cheval, telles que résumées par Maryse Souchard, notes personnelles, avril 2015.
6 – Il y a, heureusement, de « bonnes » lectures très claires et très précises qui donnent accès aux travaux scientifiques, par exemples deux livres de Hélène Roche, Mon cheval est-il heureux à l’écurie ?, Paris, Belin, 2014 et Comportements et postures, Paris, Belin 2008